Pourquoi les plus belles créations commencent souvent par un nouveau départ.
Par Audrey Kabla
Pendant longtemps, nous avons imaginé la vie comme une ligne droite.
Nous étudiions.
Nous choisissions un métier.
Nous construisions une carrière.
Puis nous la poursuivions jusqu’à la retraite.
Cette vision a longtemps rassuré.
Aujourd’hui, elle ne ressemble plus à nos vies.
Nous changeons de pays.
Nous créons une entreprise.
Nous redevenons salariés.
Nous écrivons un livre.
Nous élevons des enfants.
Nous recommençons.
Nous nous trompons.
Nous recommençons encore.
Et peut-être est-ce cela, finalement, la plus belle définition d’une vie.
Non pas une trajectoire.
Mais une succession de renaissances.
Dans les univers de l’art, du luxe et de la mode, nous admirons souvent les maisons iconiques.
Nous oublions parfois qu’elles sont presque toutes nées d’un nouveau départ.
Avant de devenir l’une des plus grandes créatrices de robes de mariée au monde, Vera Wang était patineuse artistique, puis journaliste de mode chez Vogue. Elle ne fonde sa maison qu’à l’âge de quarante ans, lorsqu’elle ne trouve pas la robe qu’elle souhaite porter pour son propre mariage.
Avant de créer sa maison de couture, Jeanne Lanvin était modiste. C’est en confectionnant des vêtements pour sa fille que son univers attire l’attention et donne naissance à l’une des plus anciennes maisons françaises toujours en activité.
L’histoire du luxe est remplie de ces renaissances silencieuses.
Des femmes et des hommes qui n’ont pas commencé « au bon moment ».
Ils ont simplement commencé lorsqu’ils étaient prêts.
Nous parlons beaucoup d’innovation.
Beaucoup moins de renaissance. Pourtant, toute création commence par un renoncement.
Il faut accepter de quitter une identité devenue trop étroite.
Laisser derrière soi un titre.
Une fonction.
Parfois une réussite.
Parfois même une réputation.
C’est sans doute la partie la plus difficile.
Car renaître ne consiste pas seulement à apprendre quelque chose de nouveau.
Renaître consiste à accepter que notre passé ne définisse pas entièrement notre avenir.
Il existe une peur dont on parle rarement.
La peur de ne jamais refaire aussi bien.
Lorsqu’on a déjà construit une entreprise, publié un livre, dirigé une équipe ou connu une certaine reconnaissance, recommencer peut sembler plus intimidant que commencer.
Le premier départ est porté par l’innocence.
Le suivant est accompagné de mémoire.
Et parfois aussi du doute.
Et si le meilleur était déjà derrière moi ?
Et si je n’étais plus capable de créer quelque chose d’aussi beau ?
Je crois que beaucoup plus de créateurs vivent avec cette question qu’ils ne l’avouent.
Pourtant, la création ne regarde jamais en arrière.
Elle regarde toujours vers ce qui cherche encore à naître.
Créer demande une qualité particulière.
Celle de retrouver le regard du débutant.
La curiosité.
L’émerveillement.
L’envie d’essayer.
L’autorisation de ne pas tout maîtriser.
En réalité, chaque renaissance nous demande de redevenir, intérieurement, un peu plus jeunes.
Non pas en âge.
Mais dans notre manière d’habiter le monde.
Cette renaissance n’est jamais seulement professionnelle.
Elle est profondément intérieure.
Elle demande parfois de changer notre façon de penser.
De revoir les histoires que nous nous racontons.
D’accepter que certaines personnes ne comprennent plus notre chemin.
Et que d’autres, au contraire, apparaissent précisément parce que nous avons osé changer.
Toutes les communautés ne grandissent pas avec nous.
Certaines appartiennent à une version de nous-mêmes qui n’existe plus.
Les quitter n’est pas une trahison.
C’est parfois une manière d’honorer ce que nous sommes devenus.
Reste une question essentielle.
Comment trouve-t-on la force de renaître ?
Je ne crois pas qu’elle vienne uniquement de la volonté.
Je crois qu’elle vient aussi des autres.
J’ai rencontré, au cours de ces vingt-quatre dernières années, des femmes et des hommes d’un talent immense.
Beaucoup avançaient seuls.
Ils avaient les idées.
Le courage.
Le savoir-faire.
Mais ils portaient tout sur leurs épaules.
Et je me suis souvent demandé pourquoi nous valorisions autant cette solitude.
Comme si créer seul était une preuve de génie.
Je n’en suis plus certaine.
Je crois au contraire que les plus belles renaissances naissent souvent d’une conversation.
D’un regard bienveillant.
D’une personne qui nous rappelle ce que nous avons oublié de voir en nous-mêmes.
Nous n’avons pas besoin d’être entourés de centaines de personnes.
Deux ou trois suffisent parfois.
Un cercle.
Une maison.
Un lieu où l’on peut déposer ses doutes sans craindre d’être jugé.
Où l’on peut célébrer les petites victoires.
Partager les grandes questions.
Retrouver l’envie lorsque celle-ci vacille.
Créer est exigeant.
Renaître l’est davantage encore.
Personne ne devrait avoir à traverser cette étape seul.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles nous avons imaginé The House chez Epykomene.
Non pas comme une plateforme de formation supplémentaire.
Mais comme un lieu où des créateurs, des entrepreneurs, des dirigeants et des passionnés puissent continuer à grandir ensemble.
Parce que l’on apprend autant dans les échanges entre pairs que dans les livres.
Parce qu’une idée devient souvent plus forte lorsqu’elle est partagée.
Et parce qu’il existe une forme de courage qui ne naît qu’au contact d’autres personnes qui, elles aussi, ont choisi de recommencer.
Je crois profondément que nous n’avons plus une seule vie professionnelle.
Nous en avons plusieurs.
Et c’est une bonne nouvelle.
Chaque renaissance enrichit la précédente.
Aucune ne l’efface.
Nos expériences ne disparaissent pas lorsque nous changeons de direction.
Elles deviennent les racines invisibles de ce que nous construirons demain.
Peut-être est-ce cela, finalement, grandir.
Ne plus chercher à être fidèle à ce que nous avons été.
Mais avoir le courage d’être fidèle à ce que nous sommes en train de devenir.
Car les plus belles créations ne naissent pas lorsque tout est certain.
Elles naissent lorsque quelqu’un ose croire que son prochain chapitre peut être encore plus beau que le précédent.

