Les trois piliers pour transformer une vision en une œuvre durable.
Par Audrey Kabla
Le mot rêve est parfois mal compris.
Lorsqu’on est enfant, il est naturel de parler de ses rêves.
En grandissant, le mot semble perdre de sa légitimité. Il paraît soudain manquer de réalisme, de sérieux ou de pragmatisme, comme si rêver appartenait à l’enfance et construire au monde des adultes.
Pourtant, si l’on remplace le mot rêve par désir, vision, projet, objectif, engagement ou ambition, parle-t-on réellement d’autre chose ?
Je ne le crois pas.
Un rêve est simplement une direction.
Et sans direction, il ne peut y avoir de création.
Sans vision, il ne peut y avoir de futur.
J’aime beaucoup cette idée, que l’on retrouve dans différentes traditions spirituelles, selon laquelle si un rêve existe, c’est qu’il est déjà là.
Non pas qu’il soit déjà matérialisé.
Mais parce que le désir précède toujours la création.
Avant chaque œuvre, il y a eu une intuition.
Avant chaque maison, une vision.
Avant chaque innovation, une personne qui a imaginé quelque chose qui n’existait pas encore.
À partir de cet instant, la question n’est plus de savoir si ce rêve est possible.
Elle devient :
Comment lui donner vie ?
C’est là que commence le véritable travail.
Premier pilier : trouver son propre rythme
Dans le monde entrepreneurial, on parle énormément de régularité.
Publier régulièrement.
Créer régulièrement.
Être présent régulièrement.
Cette idée est juste.
Mais elle mérite, selon moi, d’être nuancée.
La régularité n’est pas une cadence universelle.
Elle est profondément personnelle.
Pendant longtemps, j’ai considéré que ma plus grande force résidait dans ma discipline. J’ai toujours été très régulière dans mon travail, dans mes recherches et dans mes projets.
Puis la vie a évolué.
Je suis devenue mère.
Comme beaucoup d’entre nous, j’ai traversé le Covid, de nouvelles responsabilités et de nouveaux équilibres.
Et pendant longtemps, je me suis reproché de ne plus être aussi constante qu’avant.
Jusqu’au jour où j’ai compris une chose très simple.
Je n’avais pas perdu ma discipline.
Je l’avais déplacée.
Toute cette structure qui existait dans mon travail s’était naturellement installée dans mon foyer.
Je continuais à être rigoureuse. Je ne l’étais simplement plus au même endroit.
Cette prise de conscience a profondément changé mon regard sur la congruence.
Être congruent ne consiste pas à produire davantage.
Cela consiste à rester fidèle à sa vision, au rythme que notre vie nous permet d’adopter.
Le luxe nous rappelle d’ailleurs une évidence que nous oublions parfois.
Le temps est une composante de la valeur.
Les créations les plus admirées sont souvent celles qui ont demandé le plus de temps.
Pourquoi exigerions-nous de nos propres créations une vitesse que nous ne recherchons pas dans celles que nous admirons ?
Notre régularité n’a pas besoin de ressembler à celle des autres.
Elle doit simplement être suffisamment durable pour permettre à nos rêves de continuer à grandir.
Deuxième pilier : la certitude
Le deuxième pilier est la certitude.
Cette conviction profonde que notre vision trouvera sa place.
Créer implique presque toujours de proposer quelque chose qui n’existe pas encore.
L’innovation est, par nature, une rupture.
Elle ne fait donc pas immédiatement consensus.
Il arrive même que les personnes les plus proches ne comprennent pas cette vision.
Ce n’est pas nécessairement le signe qu’elle est mauvaise.
C’est parfois simplement le signe qu’elle est nouvelle.
De cette certitude naît la confiance.
La confiance en son projet.
La confiance en soi.
Mais également la confiance dans le temps.
Car certaines créations demandent des années avant de rencontrer leur public.
Cette confiance se nourrit aussi de l’entourage.
Nous avons besoin de personnes capables de comprendre ce que représente une création.
Des personnes qui nous encouragent à poursuivre lorsque le doute apparaît.
Une communauté n’apporte pas uniquement des connaissances.
Elle nourrit également la confiance.
Elle rappelle parfois ce que nous sommes venus construire lorsque nous commençons à l’oublier.
Troisième pilier : cultiver une posture d’ouverture
Enfin, il existe une troisième dimension dont on parle moins souvent.
La posture intérieure.
Certains parleront de positivité.
D’autres de foi.
D’autres encore de loi de l’attraction.
Peu importe le mot.
Ce qui compte, c’est cette capacité à rester ouvert aux opportunités.
À croire que le chemin continue de se construire, même lorsqu’il n’est pas encore totalement visible.
Cette posture demande de la patience.
Elle demande également de discerner.
Toutes les opportunités ne sont pas les bonnes.
Certaines correspondent à ce que nous recherchons réellement.
D’autres nous éloignent de notre vision.
La difficulté n’est donc pas seulement de saisir les occasions.
Elle consiste aussi à reconnaître celles qui méritent d’être laissées partir.
La positivité n’est pas une naïveté.
Elle est un choix.
Une manière de rester disponible à ce qui est profondément juste.
À accueillir les rencontres, les idées, les collaborations et les chemins qui nous rapprochent véritablement de notre vision.
La stratégie, le positionnement, le lancement d’un produit, la communication, le pricing, la logistique ou la finance demeurent naturellement essentiels.
Ils constituent les fondations de toute entreprise.
Mais avec le temps, j’ai la conviction qu’il existe une dimension plus invisible.
Celle de la personne qui porte cette création.
Son état d’esprit.
Sa régularité.
Sa certitude.
Sa capacité à rester ouverte aux opportunités sans jamais perdre de vue sa vision.
Au cours de ces vingt-quatre dernières années, nous avons eu le privilège d’accompagner, chez Epykomene, plus d’une centaine de projets dans les univers de l’art, du luxe et de la mode.
Des créations de marques.
Des repositionnements stratégiques.
Des lancements de produits.
Des stratégies digitales.
Des séminaires.
Des conférences.
Des ateliers de créativité.
Des séances de brainstorming avec des comités de direction.
Des accompagnements individuels de fondateurs, de dirigeants et de créateurs.
La Brand Bible®, que nous développons depuis 2010, est née de cette volonté de donner une direction claire aux maisons que nous accompagnons. Elle permet de structurer leur identité, leur vision, leur culture, leurs expériences et leurs prises de parole afin d’assurer une cohérence durable entre toutes les dimensions de la maison.
Mais avec le temps, une évidence s’est imposée à nous.
Aucune stratégie, aussi brillante soit-elle, ne peut pleinement révéler son potentiel si la personne qui la porte n’est pas profondément alignée avec sa vision.
Nous avons vu des projets extraordinaires ralentir parce que leurs fondateurs doutaient d’eux-mêmes.
Nous avons vu des créations remarquables attendre plusieurs années avant de trouver leur public.
Et nous avons vu, à l’inverse, des maisons grandir avec constance parce que leurs dirigeants continuaient d’avancer, parfois lentement, mais toujours avec une direction claire.
Cette expérience nous a appris que le travail visible n’est jamais dissocié du travail invisible.
Le travail visible est celui que l’on retrouve dans une stratégie, un lancement, une identité visuelle, un plan de communication ou un modèle économique.
Le travail invisible est celui qui se joue chez le créateur lui-même.
C’est précisément ce travail intérieur qui, avec le temps, est devenu l’un des fondements de notre approche.
Sa capacité à rester fidèle à sa vision.
À trouver son propre rythme.
À développer une certitude intérieure suffisamment forte pour continuer malgré les doutes.
À discerner les opportunités sans perdre de vue ce qui compte réellement.
C’est sans doute l’un des savoir-faire les plus discrets d’Epykomene.
Et pourtant, il est au cœur de tout ce que nous faisons.
Parce que nous accompagnons des fondateurs, des dirigeants et des créateurs.
Mais aussi parce que nous sommes nous-mêmes entrepreneurs, auteurs, enseignants, conférenciers et créateurs.
Nous connaissons la joie immense que procure la naissance d’un projet.
Nous connaissons également les périodes de doute, les remises en question, les renaissances et la patience qu’exige toute œuvre qui cherche à durer.
C’est cette expérience vécue qui nous a conduits, au fil des années, à développer une approche profondément holistique de l’accompagnement.
Une approche dans laquelle la stratégie n’est jamais dissociée de la personne qui la porte. Car nous sommes convaincus qu’une marque ne grandit jamais plus vite que son fondateur, et qu’une maison ne peut rayonner durablement que lorsque sa vision, sa culture et son dirigeant avancent dans la même direction.
Cette philosophie se retrouve aujourd’hui dans l’ensemble de nos accompagnements.
Dans nos missions de conseil.
Dans nos formations.
Dans nos séminaires.
Dans nos conférences.
Dans nos ateliers stratégiques.
Au sein de The House, notre cercle de réflexion, d’apprentissage et de rencontres.
Et plus particulièrement dans The Precious Life, où nous explorons cette conviction que le développement d’une maison commence toujours par le développement de la personne qui la porte.
Car, avec le recul, je suis convaincue d’une chose.
Les plus grandes maisons ne sont pas uniquement construites par de grandes stratégies.
Elles le sont par des femmes et des hommes qui ont choisi de rester fidèles à leur vision suffisamment longtemps pour lui donner une chance d’exister.
La stratégie ouvre le chemin.
Les compétences permettent d’avancer.
Mais ce sont souvent la posture, la régularité, la certitude et la capacité à accueillir les opportunités qui transforment une vision en une œuvre durable.
Car les rêves ne sont pas l’opposé du réel. Ils en sont souvent le point de départ.
Le rêve précède toujours la création. La création, elle, naît du courage de lui donner vie.

